29/10/2008

Colloque Harry Potter 2008

Suite à un appel à communication vu au mois d’Avril 2008 sur le site de l’IUFM de Nice (www.iufm.unice.fr), j’ai écrit puis envoyé un article afin de participer à un Colloque sur Harry Potter. Et j’ai eu le plaisir de recevoir quelques temps plus tard un e-mail d’acceptation de mon article sur lequel m’était confirmée ma participation à ce Colloque, intitulé : « Harry Potter : la crise dans le miroir ».

 

Le Colloque Harry Potter a été organisé par l’équipe de recherche I3D (InterDidactique et Didactique des Disciplines) de l'IUFM Célestin Freinet. Il a eu lieu à l'IUFM de Nice (au 89, Av. Georges V), les 12, 13 et 14 Novembre 2008. Et j'ai présenté ma communication (Titre : « La Production du sens chez J.K. Rowling : Entrée dans le « Je » d'un apprenti sorcier ») le Mercredi 12 Novembre à 11h15 !!

 

Voici cette communication :

 

La production du sens chez J. K. Rowling :

Entrée dans le « Je » d’un apprenti sorcier

 

Colloque Harry Potter 2008 : la Crise dans le miroir

 

Cécile BELMONT

Anc. Membre du laboratoire de recherche

Bases, Corpus et Langage

CNRS – ILF – UNSA (1997-2001)

 

RÉSUMÉ.

 

Cette réflexion porte sur la question de l’apprentissage de la vie dans son rapport avec le désir et la peur. Elle s’intéresse très précisément à la connaissance de soi, laquelle inaugure la construction de soi. Parce que c’est ce qui est en jeu ici. L’entrée dans le « Je » d’un apprenti sorcier. Avec les notions de Bien et de Mal telles qu’elles sont mises en scène dans le monde des sorciers. L’étude cherche à montrer comment l’écriture de J. K. Rowling permet de concevoir l’idée de l’éducation, et donc de la vie, comme fondamentalement liée à celle de la confrontation à ce qui est autre, de la compréhension de ce qui fait sens pour soi, et de l’imagination. Parce qu’enseigner n’est pas transmettre des connaissances mais réellement éduquer, dans le sens de conduire quelqu’un hors de ce qui le tient prisonnier. Enseigner c’est toujours émanciper. Enseigner c’est donc trans-former. Aller chercher au-delà des apparences ce qui tient lieu d’essence. L’essentiel pour J. K. Rowling n’est-il pas d’écouter son cœur ?

 

MOTS-CLÉS : Formation – Transformation – Appréhension - Compréhension

 

Bibliographie

Fellous, M. (2001). À la recherche de nouveaux rites : rites de passage et modernité avancée, Editions L'Harmattan, Collection Logiques sociales.

Freud, S. (1985) L'inquiétante étrangeté et autres essais (trad. française). Paris, Editions Gallimard, Collection Folio / Essais.

Mbembe, A. (2003). Politiques de la vie et violence spéculaire dans la fiction d’Amos Tutuola, Cahiers d'études africaines, Volume 172.

Serres, M. (1991). Le tiers-Instruit. Paris, François Bourin.

 

 

La production du sens chez J. K. Rowling :

Entrée dans le « Je » d’un apprenti sorcier

 

Introduction à la réflexion

 

Dès sa naissance, Harry porte en lui la marque de son destin : cette cicatrice au front le prédestine à affronter les forces du mal. Ce signe visible de sa vulnérabilité est à la fois une source de fragilité et une ressource pour triompher de celui qui est son ennemi tout en faisant en quelque sorte partie de lui. De cette fragilité vient sa force. De ses zones d’ombre provient sa lumière. Lumière qui se fait dans l’esprit du héros lorsque le voilà épris, corps et âme, de la jolie Ginny, celle grâce à qui il a compris pourquoi l’amour qui anime les cœurs éloigne la mort qui morcelle les âmes… Plongée dans les réflexions, interrogations & questionnements de Harry Potter. Lecture de ses états d’âme à cœur ouvert, comme les états d’Amérique que l’on visite un par un… Comme dans la chanson de ce groupe français des années 80, Luna Parker. Une autre Luna, c’est Luna Lovegood. « Love good » en anglais cela veut dire « aime le Bien » (ou Aime-le bien ??)… Aimer le Bien donc, mais tout en sachant reconnaître le Mal, son existence… En soi. Ou en l’autre. Ce n’est pas parce qu’il y a quelques traces du mal en soi que cela annule le bien. Choisir sa voie, c’est savoir qu’il en existe d’autres, que l’on peut ressentir le désir d’y faire quelques pas, mais qu’à tout moment il est possible de bifurquer. Croisée des chemins et chemins qui se séparent pour mieux se retrouver après. Comme Harry Potter et Ron Weasley, qui décide en effet de prendre une autre voie que celle de ses amis dans le tome 7. Dissensions qui donnent toute sa dimension à leur amitié, plusieurs fois mise à l’épreuve tout au long de l’histoire. Miroir du Risèd aux reflets révélateurs. Images du désir ou désirs de mage, c’est à l’endroit-même de ces reflets que la magie opère. Là où le soi espère. Quand on se regarde dans une glace, on se voit à l’envers, ça donne un drôle d’air. Comment s’y reconnaître alors ? Passer de l’autre côté du miroir pour savoir ce qu’il y a et surtout qui l’on est. Apprivoiser sa peur, du noir, de l’inconnu, de la mort, de l’ombre, pour aller vers son désir, vers ses envies, vers la vie, vers la lumière. Pour trouver et apprécier la lumière, il faut en passer par des zones d’ombre. Pour comprendre le sens de la vie et où se trouve le Bien, il est nécessaire de se confronter au Mal, de l’appréhender en surmontant sa peur et son appréhension…

 

Tout le talent de J. K. Rowling réside dans sa manière de créer un univers où la forme et le fond se fondent pour mieux en décrire les particularités. Une forme donc où l’informel est de mise, avec en toile de fond, une volonté de souligner le caractère infondé des préjugés. Derrière les disciplines enseignées à Poudlard, l’indiscipline pointe le bout de son nez, voire même, elle est encouragée ! Adalbert Lasornette et sa « Magie théorique » ; Quentin Jentremble et son livre « Forces obscures : comment s’en protéger » ; Arsenius Beaulitron et ses « Potions magiques » ; Emeric G Changé et son « Manuel de métamorphose à l’usage des débutants »… Ironie de l’auteur, qui a elle-même enseigné, par rapport aux savoirs livresques, par rapport aux enseignants et à leurs enseignements trop formatés. Subtil pied de nez de J. K. à l’encontre d’un système qui porte en lui les germes d’une société qui gagnerait à encourager davantage de créativité. Et chez J. K. Rowling, la création est récréation, divertissement et amusement, ce qui n’empêche pas, au contraire, l’enseignement. Rendre compte de la complexité des émotions, c’est susciter leur exploration, encourager leur découverte, et donc faciliter leur expression. En effet, lorsque l’on sait traduire ses impressions, l’on sait se définir et se positionner par rapport aux autres. Et donc l’on sait aussi qui l’on est. En s’exposant à l’altérité, l’on découvre son identité. Encourager cette exposition à l’autre, c’est aussi faire comprendre que les peurs sont légitimes, surtout lorsqu’il s’agit de faire face à l’inconnu. Mais qu’elles risquent de parasiter le désir de s’ouvrir au monde extérieur et donc de freiner l’évolution, de gêner l’épanouissement. Une fois l’Appréhension et la Peur dépassées, reste la Compréhension et le Désir. Compréhension logique, avec le rationnel, le savoir livresque et/ou compréhension affective, avec l’émotionnel, les sensations et sentiments vécus ? Désir, quoiqu’il en soit, de comprendre. Comprendre, au sens étymologique de « prendre possession de », « faire sien ». S’approprier des notions telles celle qui oppose le Bien et le Mal, ou celle qui unit la Mort et la Vie. Sortir de cette confusion identitaire en faisant siens des repères porteurs de liens, sociaux, culturels, affectifs…

 

 

Au cours de leurs années d’études passées à Poudlard, les élèves passent : les « B.U.S.E. » : Brevet Universel de Sorcellerie Elémentaire - Diplôme à obtenir à la fin de la 5ème année, pour être admis en 6ème année. A noter que B.U.S.E est un acronyme qui peut renvoyer au nom « buse » qui signifie « sot ». Puis les « A.S.P.I.C. » : Accumulation de Sorcellerie Particulièrement Intensive et Contraignante - Diplôme de fin de scolarité à Poudlard, à l’issue de la 7ème année. A.S.P.I.C est par ailleurs un acronyme désignant soit un serpent venimeux soit une personne qui calomnie aisément, en pratiquant la langue d’aspic. Au-delà du conditionnement à l’obéissance, et une fois le souci de conformité mis de côté, les modalités d’apprentissage proposées par  J. K. Rowling nous offrent le champ libre pour imaginer un système scolaire où l’éducation consisterait à former pour trans-former. Et non à conformer, et donc emprisonner … Parce que la formation la plus constructive est celle qui métamorphose, qui trans-forme, qui permet de voir au-delà des évidences. Et les formateurs sont eux aussi invités à se transformer pour inciter à leur tour à la transformation. Former c’est donc trans-former et cette transformation est à la fois : transformation de soi ; transformation d’un savoir et transformation d’un autre.

 

Complexité de l’éducation

Parce que ce n’est pas aussi simple que de dire : d’un côté il y a les bons, de l’autre, les « mauvais », l’éducateur dans Harry Potter s’efforce :

* d’apprendre à accepter et à faire accepter que les deux, bon et mauvais, soient en germe, en puissance, au cœur de tout individu, et donc de toute société, communauté ; * de proposer quelques pistes, quelques clés pour faciliter le chemin des élèves, les guider et non les diriger.

 

Les leçons données, leur contenu en substance, ce serait :


* d’apprendre à se connaître

* de se construire une identité en respectant l’altérité

* de s’aimer soi pour aimer l’autre

* de grandir sans pour autant renier son âme (son âme d’enfant ?)

* de toujours garder présente l’envie d’apprendre, d’aller vers d’autres connaissances.

 

Sept ans de réflexions, de remise en question des enseignants. Expression de leurs doutes, de leurs failles, de leurs zones d’ombre. Zones d’ombre de l’âme qu’il convient de connaître pour savoir les accepter, les apprivoiser sans jamais les nier, les renier. Apprendre à écouter son cœur. Albus Dumbledore, Rubéus Hagrid, Rémus Lupin, Sirius Black, James Potter, Severus Rogue… Le contenu est fonction de son médiateur. Expression médiate pour impression im-médiate. Im-mersion dans un monde, dans son Moi profond. Les idéaux volent en éclats, mais en fin de compte, cela permet de se rapprocher de sa vérité, de sa propre conception de la vie. Conception – Perception – Vision. Le Savoir pour Concevoir, Percevoir, Voir… Donner à voir. Et se donner à voir ?

 

 

Education à la complexité

Il n’y a pas de dichotomie définie de façon nette et claire puisque Harry Potter évolue dans un univers nuancé où il est son propre guide. Les adultes autour de lui sont des indicateurs mais c’est lui qui décide de sa route. Continuum donc. Entre le Bien et le Mal. Entre les Aurors et les Mangemorts. Entre les Moldus et les Sorciers… J. K. Rowling propose un système où l’élève apprend à tâtonner, à chercher, à se chercher, à travers les autres, semblables ou différents, à être tout simplement. Le but étant d’arriver en fin de ces sept années de réflexion à réfléchir une image de soi en accord avec son Moi profond. Moi Idéal ou Idéal du Moi ?

 

Harry Potter ou l’Inquiétante étrangeté revisitée

L’Inquiétante étrangeté selon Freud. Titre allemand Das Unheimlich. Un-heim-lich. Racine Heim (de l’anglais home qui veut dire « chez soi ») et suffixe privatif Un (la censure). Le Unheimlich chez Freud, s’applique à ce qui doit rester un secret, à ce qui doit rester dans l’ombre, et qui en est sorti. Mais, avec l’évolution de la langue, il y a ambivalence entre les termes Heimlich et Unheimlich, qui finissent par coïncider. Le « chez soi » serait aussi une terre étrangère ? Ou une censure, une instance censurante… Pas vraiment de « chez lui » pour Harry, mais plutôt une succession de maisons. Celle où ses parents sont tués sous ses yeux par Voldemort. Puis celle des Dursley. Où Harry n’a pas sa place.

 

A Poudlard non plus, Harry n’est pas sûr d’y avoir sa place, ni d’appartenir à la maison des Gryffondor… Il parle le fourchelang et il est troublé par certaines similarités avec Voldemort… D’où la remise en question du choix opéré par le Choixpeau (Moi Peau ?), qui décide pour chaque nouvel élève de son appartenance à l’une des quatre maisons, selon l’un des quatre profils-types de personnalité de ces élèves, futurs individus responsables de leurs actes… Inquiétants ces perpétuels questionnements d’Harry qui se sent souvent étranger à lui-même. D’où l’inquiétante étrangeté. Etrangeté, ou altérité, laquelle, selon Michel Serres[1], existe sous trois différentes variétés : 1. Devenir plusieurs (comme avec l’A.D., l’Armée de Dumbledore, ou l’Ordre du Phénix) ; 2. Braver l’extérieur (la chambre des secrets, la forêt interdite, le monde des moldus…) ; 3. Bifurquer ailleurs (Harry Potter ne suit pas les cours en dernière année à Poudlard).

 

Harry Potter est une fiction et comme toute fiction elle est facteur de structuration pour les personnes et les sociétés. Avec son œuvre tout particulièrement, J. K. Rowling participe à l’élaboration de savoirs en les transmettant à sa façon et en rendant possible leur confrontation et leur différenciation. La confrontation suppose des conflits, entre deux mondes : celui des Moldus et celui des Sorciers ; ou au sein d’un même monde : entre Sorciers (différenciation entre sang-pur et sang-mêlé), entre les sorciers et les géants, les gobelins, les elfes de maison, les centaures… ; ou, enfin, au cœur d’un individu : morcellement de l’âme pour Voldemort, tiraillement dans l’esprit d’Harry, qui hésite à faire confiance à Severus Rogue, ce qui peut se comprendre, mais qui va jusqu’à douter de l’intégrité de son père, James Potter, de son parrain, Sirius Black, et de son guide spirituel, Albus Dumbledore…

 

Pour trouver les réponses à ses questions, Harry Potter doit quitter l’enceinte de Poudlard pour aller dans la forêt (interdite) et côtoyer Voldemort, et donc la Mort. Il doit le faire tout seul, sans aucune protection, puisque ses tuteurs et éducateurs se sont tour à tour laissés rattraper par le danger, voire par la mort. Harry doit surmonter toute une série d’épreuves dès son arrivée à Poudlard, mais lorsqu’il réintègre son groupe, sa maison, à la fin du dernier tome de l’histoire, il est métamorphosé. Il a vu la mort, il a su lui faire un pied de nez… En chevauchant son balai ? Sa parole est alors celle de celui qui sait. Celle d’un adulte, accueilli par les siens, et qui prend sa place au sein de la société. Société de sorciers ou de moldus ? Dès sa naissance, la vie d’Harry se déroule, de passage en passage. Des étapes difficiles souvent, parce qu'ambiguës, contradictoires. Des moments de crise, des remises en question de soi, de valeurs dont il doute du caractère bien-fondé. Ses recherches tâtonnantes lui ouvrent un espace de confrontation et de différenciation, pour faire en sorte que les séparations ne soient pas des ruptures. C’est un espace de sens aussi. Et qui fait sens pour lui, puis pour des lecteurs, préadolescents ou pas d’ailleurs… Parce que tous les adolescents sont en recherche d’une situation initiatique qui les socialise. Il s’agit pour eux de se mettre à l’épreuve afin de découvrir ce qu’ils VALENT et ce qu’ils VEULENT. Alors en fin de compte, le sens (pas si) caché de cette histoire tient peut-être en ces deux mots : Valeur & Désir.

 

Une histoire qui fait sens

Il y eut sept épisodes, pour sept années d’études suivies par Harry Potter dans cette école peu commune. Une école où les matières enseignées, et où les professeurs qui les enseignent, nous sont devenus un petit peu familiers… Tout en nous paraissant parfois bien étrangers. Etrangeté des lieux : Poudlard, la maison d’adoption d’Harry… Harry qui ne cesse de chercher son chez-lui, et qui n’a de cesse de trouver des réponses à cette question qui le poursuit : « Qui je suis ? ». Parce que tout l’enjeu est là, dans cette quête identitaire, dans cette succession de rituels initiatiques qui ont pour but de favoriser le passage d’une étape à l’autre…

 

Entrée en première année… Qu’apprend-on à onze ans ? Que se passe-t-il lorsqu’on franchit le cap des douze ? Et entre douze et treize ans, qu’a-t-on de différent ? A onze ans, Harry apprend à être courageux. A douze ans, à mal se conduire. A treize ans, à pleurer. A quatorze ans, à essayer. A quinze, à pardonner. A seize ans, il comprend ce que cela signifie de vivre. A dix-sept ans, il découvre qu’il peut saigner. Grandir avec Harry cela apprend à lire, à vivre… Et surtout à écrire…  Pour vivre ?

 

Recherche de différences dans cette évolution vers l’âge adulte, différences qui n’excluent cependant pas la recherche de similitude. Parce que toute la complexité de l’adolescence, c’est de trouver ce qui fait notre individualité, notre identité, tout en trouvant notre place au sein d’une communauté. Le « Je » est Autre et Même à la fois, et c’est lui qui mène le jeu dans ce bal de débutants qui balbutient leurs premiers émois… « Et moi » ? Semblent-ils revendiquer. Et oui, tant que l’on n’est pas sûr de sa légitimité, en tant qu’adulte, en tant qu’être à part entière, et bien l’on revendique, l’on cherche à s’affirmer, ou du moins à affirmer ce que l’on pense être… Pas toujours avec raison. Mais laissons la raison de côté, pour une fois. Parce que dans cette fiction-là, il semblerait que ce soient plutôt les émotions qui priment. L’affect, les sentiments, les sensations aussi, très bien décrites. Harry ressent les choses, au plus profond de lui. Et avec lui, l’on redécouvre, voire l’on découvre, nos émois d’adolescents en construction. Construction identitaire, qui passe par une déconstruction, pour ne pas dire une destruction, de ce qui appartient au domaine de l’acquis. Mais de qui proviennent-ils ces acquis ? Et pourquoi sont-ils encore en vigueur ? Parce que, au-delà du choix d’un auteur pour un public d’enfants (petits et grands) il y a, peut-être, une motivation plus profonde. Amener une réflexion sur les contenus d’enseignement tels qu’ils sont proposés de nos jours, ainsi que sur la médiation de ces savoirs. Le savoir se limite-t-il aux connaissances purement livresques ? L’apprentissage doit-il se contenter d’être purement scolaire ? Les concepts et la théorie doivent-ils prévaloir sur les travaux d’application, qu’ils soient pratiques ou bien dirigés ?

 

Mais s’il s’agit bien de direction à prendre, de chemin à emprunter, enfin disons plutôt à prendre, force est de reconnaître que la force, justement, n’a rien à voir là-dedans. Parce qu’il ne s’agit pas d’inculquer, surtout si l’on saisit bien la portée de ce mot, mais de permettre, de favoriser l’éveil. Eveil des sens pour qu’un à un, les éléments signifiants prennent sens d’eux-mêmes. Le sens manifeste de cette lutte entre les sorciers et les mages noirs peut se résumer à cette lutte intérieure et propre à chaque homme : le Bien contre le Mal. Au-delà, il y a la peur face au désir... Peur de mourir qui engendre un désir de conquérir… Conquérir le monde, posséder l’immortalité. Face au désir de vivre qui pousse à découvrir ce qui se cache derrière la peur. Voldemort et sa peur de la mort. Voldemort et ses reliques. Horcruxes au nombre de sept (sept + un, mais ça il ne le sait pas), sept morceaux d’âmes qu’il préfère savoir hors de lui en différents lieux (plus ou moins) sûrs. Lord Voldemort choisit de fragmenter son âme pour s’assurer une continuité de vie… Paradoxe de celui qui croit maîtriser la Mort alors qu’il ne fait qu’éloigner la vie et tout ce qui fait l’intérêt d’être en vie. Et c’est ça que comprend Harry. Il le comprend en éprouvant toutes sortes de sentiments, mais c’est ce qui fait la différence entre lui et le mage noir. Lui a un cœur dont il écoute les battements au-delà de sa peur. Le directeur de l’école, Albus Dumbledore, mais aussi son père, James Potter, son parrain, Sirius Black, ses amis, Rubéus Hagrid, Rémus Lupin… Tous ces « éducateurs » sont là pour l’accompagner, et non le diriger. Ils le font, chacun à leur façon, mais tous ont en commun le fait de ne pas hésiter à faire part de leurs doutes, à se montrer tels qu’ils sont, avec leurs propres zones d’ombre. D’où le rôle central joué par Severus Rogue, ce professeur redouté pour sa sévérité et soupçonné d’être toujours dans le camp des mangemorts. Jusqu’à la fin, le doute plane et ce n’est qu’après sa mort que sa prétendue trahison envers Dumbledore est démentie. En fait l’auteur s’amuse avec ces évidences qui n’en sont pas. Elle joue sur la transparence en matière de noms, elle crée des mots, elle donne des noms à ses personnages de façon à ce que le sens tombe souvent sous le sens. Et puis, à côté de ça, elle donne à voir un univers où l’envers du décor se trouve être en fait son endroit…

 

Mais quel endroit ? Celui du Désir, qui est Autre avant d’être nôtre. Dans le reflet du miroir du Risèd, chacun peut y découvrir son désir le plus profond, qui vient du fond de son cœur, mais aussi le plus désespéré. Parce que, qu’est-ce qui prouve qu’il dit vrai ? Et ce miroir en a piégé quelques uns, parce qu'ils n’ont pas su faire la distinction entre la réalité et ce qu'ils voyaient dans le miroir… Alors, que penser de ces effets de reflets dits trompeurs, comment considérer ce phénomène d’identification des lecteurs aux personnages créés par J. K. Rowling ? D’un œil réprobateur, approbateur, quoiqu’il en soit critique… Où la critique se veut constructive. Parce que derrière la déconstruction d’un système trop conceptuel, il y a construction et structuration. Construction d’un récit, structuration d’une identité, qu’elle soit celle d’un individu ou bien d’une communauté… Identité et altérité. Le familier se fait étranger, et l’étrangeté finit d’inquiéter lorsqu’elle permet de révéler le secret de la vie. Parce que la vie ne va pas de soi. Parce que vivre est avant tout quête de soi. Recherche d’expériences spéculaires où les lieux de l’envers et de l’endroit ne font plus qu’un, à partir du moment où la frontière qui les sépare s’évanouit. Exit les dualismes et autres dichotomies telles que : la raison versus la passion / l’esprit vs le corps / l’homme vs l’animal / le Bien vs le Mal… Ces systèmes de valeur bipolaires sont certes structurants mais ils risquent à terme de limiter l’évolution, l’éducation.

 

Conclusion

J. K. Rowling se doutait-elle des retombées de sa démarche créatrice ? Imaginait-elle que les histoires d’Harry Potter prendraient autant d’importance dans la vie de ses lecteurs ? Que pouvait-elle espérer de mieux que cette émulation créative autour de l’univers de cet apprenti sorcier ? Parce que cet engouement pour l’écriture signifie que l’auteur a gagné son pari. Ne souhaitait-elle pas démontrer que la véritable école est une école qui apprend le sens du mot « vivre » ? Où vivre c’est créer. C’est s’ouvrir au monde. C’est comprendre l’autre et soi-même à la fois.

Avec Harry Potter, et bien après que le dernier (?) livre soit refermé, l’on comprend avant tout que vivre c’est s’imaginer, se dire, se raconter…



[1] « Séduire : conduire ailleurs (...) Partir. Sortir. Se laisser un jour séduire. Devenir plusieurs, braver l'extérieur, bifurquer ailleurs. Voici les trois premières étrangetés, les trois variétés d'altérité, les trois premières façons de s'exposer. Car il n'y a pas d'apprentissage sans exposition, souvent dangereuse, à l'autre. Je ne saurais jamais plus qui je suis, où je suis, d'où je viens, où je vais, par où passer. Je m'expose à autrui, aux étrangetés » in Le Tiers-Instruit, p.28, Folio/essais n°199.