31/05/2007

Aldo Naouri

Mardi 3 Août 2004 - 15h30 - Paris XIème

 

Rien à faire d'autre que lire parce que la pluie continue, et je tombe par un hasard bien heureux sur un article dans le journal Libération (le premier numéro que j'ouvre ceci dit en passant). Cet article, écrit par Aldo Naouri, pédiatre retraité, traite des raisons ainsi que des effets de la disparition du tiers symbolique, à qui est dévolue la fonction séparatrice. En d'autres termes, le père est censé interrompre le tête-à-tête fusionnel entre le nouveau-né et la mère et ainsi provoquer un vide de plaisir.

 

Les trois pères

Père géniteur, père social et père fonctionnel, trois en un, sinon rien ! Le premier est indispensable à la procréation - si pas de petite graine, pas de foetus - le second est mis en place par la loi de l'interdit de l'inceste, la spécificité du troisième a une définition universelle et transculturelle.

 

Or, le père, fonctionnel du moins, disparaît trop souvent, laissant l'enfant en manque de manque. Selon A. Naouri, il faudrait maintenir la fonction paternelle même artificiellement et contrebalancer les effets d'une société "maternante". Ben oui, la logique de notre société est destinée à promouvoir la consommation et les nouveaux idéaux de bonheur, à savoir la carte de fidélité pour mieux consommer, les centres commerciaux pour (dé)bourser et se retrouver dans l'épicentre de ses envies. L'existence de liens fusionnels tels que les processus de séparation, au lieu de se trouver facilités, prend une dimension tragique.

 

Communication mère-enfant

L'enfant vient au monde avec un appareil sensoriel entièrement étalonné sur elle. Et elle, la mère "nourricière", obéissant à une logique comportementale, qui est la logique de la grossesse, a le bonheur de satisfaire sur le champ les besoins de son enfant et de tirer de cette satisfaction plaisir et énergie.

 

L'enfant vit quant à lui cette satisfaction comme toute puissante. Il est celui qui comble sa mère. Héros ou phallus c'est pareil en somme. La mère risque de céder à l'envie de tisser autour de lui ce fameux "utérus virtuel extensible à l'infini". Et le père dans tout ça ? C'est quand il veut qu'il entre en scène pour séparer les inséparables. Ben oui quoi, lui aussi il peut procurer à la mère, qui n'en est pas moins femme, plaisir et énergie.

 

Scénario idéal

Le père obéit en effet à la "logique du coït" et interrompt le tête-à-tête entre l'enfant et la mère pour satisfaire ses besoins sexuels : il confisque à l'enfant sa mère et distrait cette dernière de sa propension à être toute disponible à son enfant. Ainsi, il fait vivre à l'enfant l'expérience d'un temps qui s'écoule vide de plaisir : le manque que ce dernier en perçoit constituera le socle de son désir et de son sentiment d'être vivant. Pour que ce soit possible, il faut que la mère soit non seulement consentante mais partie prenante de l'invite qui lui est faite. Cette condition ne peut être satisfaite sans un consensus sociétal qui n'existe plus dans nos sociétés occidentales.

 

Les enfants d'aujourd'hui sont gâtés, comblés jusqu'au gavage et ce dès leur naissance. Ils font de plus en plus rarement l'expérience de ce manque. Ils manquent de manque. Le manque du manque, comme le montre Lacan, génère l'angoisse. D'où l'épidémie aux Etats-Unis d'enfants hyperactifs mis sous Ritaline. Comment apporter artificiellement ce que le père doit apporter à l'enfant ? Une modification du nourrissage des bébés pourrait accoutumer les mères à frustrer leur enfant et à lui conférer cette conscience du temps et du manque dont il a un besoin vital.

 

Cette idée proposée par A. Naouri lui a valu des foudres et l'a fait traiter de "réac" ! Etrange, non ?

 

28/05/2007

Pierre Rey, Le désir

Retour sur un thème autour duquel se mêlent d’autres thèmes, eux-mêmes liés, pris dans les filets du Désir…

 

Quel effet mon passé a-t-il sur moi ?

Selon moi, sans passé pas d'avenir ! En effet, tant que l'on est dans le refoulement de son passé, dans le déni, l'oubli, la fuite... et bien on ne peut aller vers son avenir. Regarder en arrière, une bonne fois pour toute, c'est faire face à ses peurs, les affronter, ça sert à rien de les fuir de toute façon, elles sont en nous... Une fois qu'on a identifié ses peurs et autres sources d'angoisse, l'on apprend à les apprivoiser, à faire amie-amies avec elles. On n'oublie jamais rien, on vit avec, elles chantent Laura Pausini et Hélène Ségara... On peut s'égarer en cours de route sur ce long et beau chemin qu'est la vie, mais il y a toujours des éléments dans le décor (un arbre, une fleur, un cheval...) qui nous permettent de nous retrouver... Au besoin, procédons comme le Petit Poucet... Semons quelques graviers (pas la mie de pain, ça plaît trop aux oiseaux !). Quelques pierres qui s'amoncellent jusqu'à ce qu'un jour il y en aient suffisamment pour construire une jolie maison ! Un ptit toit sous lequel on est enfin soi... Et là, plus besoin alors de se retourner vers son passé, il est bien au chaud en nous... Et nous on peut enfin aller au devant de la vie et de nos envies...

 

Pourquoi ai-je si peur ?

La peur, l'angoisse... Peur liée au passé, quand on n'a pas encore compris où y'avait eu douleur... Peur de se tourner vers l'avenir aussi, et je pense à la jeune fille, plus vraiment adolescente, que j’étais, et qui a eu si peur de s'envoler du cocon familial... Tout en vivant mal d'y être "maternée"... Je repense à cette image du cheval sauvage qui veut être libre, qui brûle d'envie de s'échapper du champ clôturé, mais qui se résigne finalement à y rester et à se laisser dompter... à se laisser diriger. Difficile d'accepter la résignation... Et donc, comme on n'est pas en accord avec soi-même, on dit son refus, son désaccord par un comportement alimentaire "déviant" par rapport à une norme à laquelle on refuse de s'identifier...

 

Et c’est là que j’arrive à ce livre de Pierre Rey, Le désir. En voici quelques passages, qui m’ont parlé, et que j’ai eu envie de vous faire partager… Pierre Rey cite Spinoza, lequel, dans son Ethique avançait que : « Ce ne sont pas les objets qui produisent le désir mais le désir qui fabrique ses objets. Aucune chose en soi n’est désirable ». Aristophane parlait quant à lui de « s’accomplir dans l’inachevé ».

 

Rey raconte combien il est difficile de supporter, malgré le manque, ce qui nous est imparti de vie. Dur de se supporter. D’apprendre que, dans l’illusoire espoir d’en occulter la béance, il convient de faire au manque l’offrande d’une multitude d’objets qui auront à peine plus d’effet provisoire qu’un emplâtre sur une jambe de bois. De l’admettre, à défaut de s’y résigner, et d’en assumer le fait en sachant bien que jamais, rien ni personne n’y pourra changer quoi que ce soit.

 

Le désir nous dépasse. Y réfléchir conduit à une impasse : le désir ne peut être dit. Et tout désir n’existe que d’être indicible.

 

Paradoxe. Il faut saisir sa chance d’énoncer son désir. Parce que quelque chose se cabre devant le désir. Intuitivement, chacun pressent que si l’on suit sa pente, tôt ou tard, il faudra en payer le prix…

 

Rien n’est innocent dans le désir. Nul n’en sort indemne. Nul n’y a accès sans prendre le risque d’atteindre la vérité absolue de son être. On comprendra que très peu aient envie de l’affronter. On renonce, donc. Avec l’avantage de mettre sa peur sur le compte de la vertu. Et surtout en s’abritant sous le parapluie de l’ordre établi. Conforts sociaux, positions, carrière, alliances… Autant de compensations offertes à tout amateur de respectabilité prêt à abjurer son désir pour un fantasme de notable. Le ratage, c’est lorsque l’homme devient la fonction qu’il occupe. Longue dérive victorieuse dans laquelle son essence se dissout. A défaut d’être quelqu’un, il est devenu quelque chose. Ce qui se perd appartient au registre de l’âme.

 

Oublieux de ce qu’il aurait pu être, il s’y est dissout, s’infligeant ainsi la pire trahison dont un homme puisse se rendre coupable envers lui-même : céder sur son désir. « Faites vos jeux, rien n’est joué, tout est jouable ». Et pourtant tout est scellé…

 

La Détresse : Entre désastre et désêtre. Entre désir et désarroi. Elle ne tient qu’à un fil. Le fil infime qui m’en sépare. Tout peut basculer, toujours. Le désir mène le jeu. N.B. : Et le désir mène le « je » !

 

Quand je serai grand, je serais… Conditionné, par l’inconditionnel : Le hasard, c’est le désir de l’Autre. C’est pourquoi les enfants, trop souvent, deviendront ce qu’on voudrait qu’ils soient… Ou le contraire, ce qui est la même chose. N.B. : le contraire, c’est-à-dire ? Les enfants qui voudront être ce qu’on voudrait qu’ils deviennent ?

 

On comprendra combien il est nécessaire de chercher ses propres fragments, ceux qui structureront notre vie. Fragments comme autant de ponctuations de ce que je suis, ce que je veux, du désir qui me porte. Il n’y a pas d’autre lieu où situer l’essence. Essence qui est le produit de tout ce qu’on a vécu. Ce TOUT concentré en un seul point du temps, tous temps confondus, présent, passé et avenir.

 

« La liberté est ailleurs, elle est rupture », ajoute Pierre Rey. N.B. : Ailleurs par rapport à où ? Rupture avec quoi ? Avec qui ? Avec ses origines, ses racines, son destin tout tracé ???

 

Quelqu’un qui est toujours en retard

Pourquoi ? Pour retarder la mort. Toute action menée à bien, achevée, peut renvoyer à sa propre fin. Choses que l’on brûle d’accomplir et que l’on remet à plus tard. Les laisser en l’air. En ne les accomplissant pas, en les retenant suspendues, on laisse son désir intact, on se garde désirant.

 

Illusion enfantine

Comment la mort pourrait-elle s’arroger le droit de mettre un terme à mon existence  avant que j’aie accompli les choses pour lesquelles Dieu m’avait prêté vie ? Prêter. Parce qu’il la reprend en fin de partie…

Eviter que la boucle ne se referme. Garder le désir à distance de peur que, l’assouvissant, on se sente exclu du désir.

 

Conclusion

Il faudrait tout brûler de temps en temps. Avant que le temps ne nous fige. Afin d’être autre, neuf, comme né de l’instant. Effacer de notre mémoire une décennie de notre vie. Passé englouti, aboli, gommé, perdu à tout jamais.

 

Et puis, bizarrement, une légèreté soudaine. Envolée cette pesanteur des choses que nous trimbalons tous dans nos trousses de survie.

 

N.B. Pour VIVRE et non plus SURvivre, une solution : éliminer le SURplus, le SURfait, le SURabondant, le SURanné… Se débarrasser des fragments du passé, c’est comme quitter une vieille veste qui aurait trop servi.

Soulagement. Recommencer ?

Mais le commencement n’existe plus. Alors ?

 

JE COMMENCE !!!! Encore et encore… C’est que le début. D’accord ? D’accord. En ACCORD…